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Watermael 2008 : intervention de Mme Anita SCHOONHEERE

Hypnos thanatos

A quel titre puis-je ici parler en dehors de celui que donne l'amitié ? Je me suis posé la question. En effet, je ne suis ni historienne de l'art, ni critique. En fait, dans ma vie professionnelle, je me suis surtout consacrée à la traduction et à son enseignement.

 

intervention de Mme Anita SCHOONHEERE lors de la conférence sur la peinture et la philosophie de Carole Dekeijser. La peinture à l'arrière-plan est le tableau "Hypnos & Thanathos", une des oeuvres maîtresses de l'artiste-peintre C. Dekeijser

Photo ci-dessus : intervention de Mme Anita SCHOONHEERE lors de la conférence sur la peinture et la philosophie de Carole Dekeijser. La peinture à l'arrière-plan est le tableau "Hypnos & Thanathos", une des oeuvres maîtresses de l'artiste-peintre C. Dekeijser. Reportage photo de G. Vandervoort.

 

Mais que nous apprend l'étymologie ? Que « traduire » vient d'un verbe latin traducere, de trans+ducere, qui signifie : « faire passer, conduire au-delà » et l'on a coutume d'utiliser, à propos du traducteur, un mot que j'aime infiniment : on dit de lui que c'est un passeur ; passeur de mots, d'idées, de culture, de beauté.

 

Quand j'ai découvert l'œuvre de Carole DEKEIJSER, j'ai immédiatement été conquise, j'ai ressenti des émotions profondes, des plaisirs subtils, tant esthétiques qu'intellectuels.

intervention de Mme Anita SCHOONHEERE lors de la conférence sur la peinture et la philosophie de Carole Dekeijser. La peinture est le tableau "Hypnos & Thanathos", une des oeuvres maîtresses de l'artiste-peintre C. Dekeijser.

Photo ci-dessus : intervention de Mme Anita SCHOONHEERE lors de la conférence sur la peinture et la philosophie de Carole Dekeijser. La peinture à l'arrière-plan est le tableau "Hypnos & Thanathos", une des oeuvres maîtresses de l'artiste-peintre C. Dekeijser. Photo de G. Vandervoort.

 

Mais ce que je sentais ou pressentais confusément s'est confirmé quand j'ai eu le privilège de lire certains de ses textes et j'ai alors acquis l'intime conviction qu'à sa façon, Carole, elle aussi, était une sorte de « passeur », mais qu'elle ne nous aidait pas seulement à passer, mais aussi à aller au-delà.

 

En raisonnant ainsi, je ne crois pas biaiser les intentions profondes de celle qui écrit :

« Ma propre conception de mon art est basée sur un échange intellectuel enrichissant. »

Un échange donc, pas un don gratuit et unilatéral.


Elle poursuit :

« ... une fois son opinion faite, le spectateur reçoit du créateur une explication concernant son œuvre. Le spectateur l'accepte ou non ; peut-être changera-t-il son opinion ou sera-t-il en désaccord avec l'artiste. Peut-être même l'artiste découvrira-t-il une autre facette de sa personnalité. Une leçon salutaire pour tous. »

Donc, la volonté ici exprimée est bien celle d'un échange authentique. Car nous resterons libres face à une œuvre qui nous parle, qui peut fournir des explications, mais dont l'artiste dit plus loin qu'elle n'en fournira pas la clé.
Un petit défi amical...


Allons-nous nous satisfaire d'un grand plaisir, mais assez passif en somme, en contemplant un tableau qui nous séduit, nous intrigue peut-être, nous interpelle sûrement ?


Ou bien allons-nous accepter le défi, chercher des clés, aller au-delà ?


Dans la préface qu'il a rédigée au magnifique volume consacré aux Peintres de l'Imaginaire, PH. ROBERTS-JONES, conservateur en chef des Musées Royaux des Beaux-Arts de Belgique, que nous connaissons tous, a écrit en parlant ici particulièrement des symbolistes et des surréalistes :

« Les étiquettes n'ont qu'un temps et les œuvres vécues brisent leurs amarres pour choisir des courants qui les portent au-delà des écluses et des rives. Qu'il y ait des brouillards, des écueils, des naufrages, sans doute ; il y a aussi des escales et des traversées inattendues. »

Escales, traversées inattendues pour l'artiste et très certainement aussi pour nous, spectateurs admiratifs, heureux et consentants...


L'au-delà recherché, promis, auquel je me référais au début sera certainement un partage, car Carole nous rappelle à juste titre que

« ... la culture est aussi une sorte de mémoire commune à l'humanité et que nous avons, nous, les êtres humains, une symbolique en commun, étrangère aux acquis postnataux... »

Donc, même si l'artiste refuse de nous livrer les clés de ses œuvres, elle déclare cependant vouloir « utiliser des symboles ne faisant aucune référence à une culture. » Des symboles universels, en somme...
« Gageure difficile, parfois impossible à tenir », riposteront moult traducteurs blanchis sous le harnois. Entre le « traduttore-tradittore » et l'affirmation que « tout est traduisible », beaucoup d'encre a coulé chez les théoriciens.


Nous savons que s'il existe des universaux tant en pensée qu'en langue, on en fait vite le tour pour retomber immanquablement dans les connotations et les acquis culturels.


Donc, si l'artiste dont nous parlons ce soir s'impose de n'utiliser selon ses propres dires qu'une symbolique commune à tous, universelle, on serait en droit de craindre que les messages ainsi délivrés ne soient bien minces.


Or, il n'en est rien et nous le savons bien.


L'échange qui nous est proposé par l'artiste va, au contraire, aider à enrichir l'héritage commun proposé grâce au vécu, aux émotions de chacun, tel un fleuve qui se nourrit de ses affluents.


Le grand peintre Gustave MOREAU a dit :

« Je ne crois qu'à ce que je ne vois pas et uniquement à ce que je sens. »

Je vais, en guise d'illustration, me permettre d'appliquer ce précepte à l'un des tableaux de Carole que j'aime tout particulièrement parce que j'ai l'impression, que quelque part, « il me fait signe ».


Dans l'expérience que j'ai vécue devant cette œuvre, je distinguerai deux moments : avant et après la lecture de quelques textes de Carole. Je précise que je n'ai pas tenu compte du commentaire, d'ailleurs très ouvert, qu'elle-même a consacré à cette toile.


N'y voyez aucune prétention de ma part. Simplement, j'aurais pu alors être influencée par « ce que je n'avais peut-être pas vu » et manquer en partie « ce que je sens », pour en revenir aux propos de Gustave Moreau.

 

Alors, revenons à nos moutons : dans mon premier contact avec ce tableau, j'ai été attirée, fascinée, intriguée, vaguement intimidée, mais pas effrayée, par cette créature féminine, étrangement proche et lointaine à la fois, qui dégageait un magnétisme énigmatique.

Peinture figurative de l'artiste-peintre Carole Dekeijser intitulée "Hypnos & Thanathos"

Peinture intitulée "Hypnos & Thanathos"

Observons d'abord son attitude : elle est là, debout, dressée devant nous, le bras gauche, nu, qui pend le long du corps, comme pour accentuer sa verticalité, la station debout étant le propre de l'homme - et de la femme.

 

L'artiste a choisi de ne montrer que le haut du corps, tête, buste et haut des jambes, en excluant les pieds, qui symboliseraient le bas, la part inférieure de l'homme, le monde du dessous.

Ce choix contribue à accentuer encore le caractère altier de cette femme.

Figée à jamais dans une pose hiératique mais naturelle, cette femme supérieure a quelque chose d'impérial et en tout cas d'impérieux. La couleur dominante de ses vêtements (ainsi que du décor), particulièrement raffinés et luxueux, évoque d'ailleurs la pourpre, couleur impériale réservée à Rome aux empereurs et l'on aperçoit d'ailleurs sur le vêtement qu'elle porte sur son côté droit (un manteau ou une cape) comme une couronne de laurier, symbole d'Apollon, couronne qui sera également réservée aux chefs de guerre victorieux.

 

Détail de la peinture Hypnos-Thanathos
Détail de la peinture "Hypnos & Thanathos" : couronne de Laurier

 

Détail de la peinture "Hypnos & Thanathos"
Détail de la peinture "Hypnos & Thanathos" : couronne de Laurier

 

Une femme forte en tout cas, consciente de son pouvoir, tout le contraire d'une femme soumise ou d'une victime, qui domine la peinture de sa présence : elle EST, simplement.

Cette impression est renforcée par un détail qui pourrait passer inaperçu : sur sa poitrine, juste au-dessus de son justaucorps, on distingue clairement la silhouette sombre - dentelle ou tatouage ? - d'un oiseau d'allure héraldique représenté de face : il a deux têtes, mais ce n'est pas une aigle ; il ressemble plutôt à un phénix, oiseau fabuleux, doté du pouvoir de renaître de ses cendres, symbole de la résurrection, mais il possède deux têtes.

 

 

Détail de la peinture "Hypnos & Thanathos" : le phénix

Détail de la peinture "Hypnos & Thanathos"

 

Détail de la peinture "Hypnos & Thanathos"  : le phénix

 

 Détail de la peinture "Hypnos & Thanathos"

 

 

Ces deux têtes, ornées chacune d'une aigrette et tournées l'une vers l'autre, esquissent d'ailleurs la forme d'un cœur, image universelle de l'amour : ainsi, cet oiseau mythique est à la fois double et un. Un autre animal, un serpent, entoure comme un bracelet torsadé son poignet gauche : encore un signe, le serpent étant pour Mircea ELIADE en tant que symbole de fécondité le maître des femmes, un culte chtonien ?
S'agit-il alors d'une déesse, ou du moins d'une prêtresse, peut-être ? Une hiérophanie en tout cas, une manifestation du sacré.
Son visage sérieux, les lèvres fermées, sans sourire, mais serein, tourné vers le spectateur semble le dévisager calmement, sans nulle agressivité, mais ses yeux grands ouverts expriment une sorte d'attention et peut-être une attente.
Dans le Dictionnaire des Symboles de Jean Chevalier et Alain Gheerbrant, Jean Paris s'interroge sur le regard. Je cite :
« Or l'œil aussi se peint. Or l'œuvre aussi nous considère. Et où mieux saisir le secret d'un peintre que dans ce regard dont il dote ses créatures afin qu'éternellement elles le renvoient aux autres ? Les métamorphoses du regard ne révèlent pas seulement celui qui regarde ; elles révèlent aussi tant à lui-même qu'à l'observateur celui qui est regardé. [...] Le regard apparaît comme le symbole et l'instrument d'une révélation. Mais plus encore il est un réacteur et un révélateur réciproque du regardant et du regardé. »
(tome 4, p. 84)
Echange donc, comme nous le disions peu avant.
L'être humain, comme la plupart des animaux, présente une symétrie plane, c'est-à-dire que ses moitiés droite et gauche sont symétriques par rapport à un plan de symétrie qu'on appelle en anatomie plan médian. La peinture peut jouer sur cette symétrie ; c'est bien le cas ici. Placée au centre géométrique exact du tableau, la femme représentée comporte des éléments symétriques (son collier, le phénix, son bustier, les chevrons du haut de sa jupe, dont la pointe tournée vers le bas accentue la féminité, le fameux triangle symbolique, mais nous constatons aussi une certaine asymétrie (sa coiffure, le drapé du manteau, la disposition de la jupe, le bras gauche bien visible, mais le droit caché, etc.) ; le décor à l'arrière manifeste quant à lui une certaine dissymétrie dominante, en dépit d'une distribution équilibrée des vides et des pleins. On relève en particulier les lignes horizontales et verticales du décor, dont la répartition contribue à une certaine variété.
En outre, si le personnage féminin est bien placé devant une sorte de paroi recouverte de tissu ou de papier peint, cette cloison n'en comporte pas moins une ouverture rectangulaire simple, dépouillée, épurée, zen en somme, qui évoque une fenêtre ouverte sur un paysage tourmenté où domine le vert, un espace proche de l'abstraction, dans lequel un rayon de lumière semble provenir du haut pour atteindre, tel la lumière céleste dans certains tableaux mystiques, le personnage féminin.
Un être volontairement hors d'un temps et d'un espace précis, pour mieux nous décontenancer ou pour mieux nous aider à nous défaire de nos acquis antérieurs ? En effet, cette femme présente un type physique volontairement métissé : un teint clair, mais des traits qui pourraient être nilotiques ou caucasiens, le complexe tressage des cheveux à l'africaine, mais des vêtements de tradition européenne avec d'ailleurs quelques pieds de nez temporels : un vertugadin à la Vélasquez, sorte de jupon rigide évasée en forme de cloche, et un corselet - bustier que n'eût pas renié Barbarella...
Une femme ou alors LA Femme, énigmatique, intemporelle, au-delà des races et des époques.
Dedans, dehors, dedans et dehors, c'est aussi une question que nous pouvons nous poser quant à la place du personnage dans le décor. Les plis horizontaux de son manteau bien visibles à l'endroit précis où finit l'ouverture du fond suggèrent qu'elle se trouve en plein air, dans cet espace extérieur, mais le côté gauche de son corps (à droite pour l'observateur) montre qu'elle est bien à l'intérieur, à une petite distance du décor, comme le signale son ombre portée. La ligne de séparation entre les deux espaces est renforcée par une sorte de ligne verticale virtuelle qui va de son collier, passe par son bustier pour atteindre enfin un objet rouge vif placé sur son vertugadin exactement à l'endroit où se situe l'angle de la fenêtre (qu'on ne voit pas, mais que l'œil de l'observateur peut imaginer), objet qui se révèle être... un pavot ! En somme, une impossibilité topographique qui n'est pas sans rappeler certains tableaux de Maurits Cornelis ESCHER, ce peintre hollandais qui se joue lui aussi de nos sens visuels et de nos représentations spatiales. Ici aussi, nous sommes confrontés à un univers chimérique qui n'existe que par le miracle d'un dessin dont la perfection d'exécution souligne la réalité paradoxale. Serait-ce cela, l'utopie, un espace improbable et fantastique qui contredit nos modes habituels de représentation du monde, en somme, et littéralement un « non-lieu » ?
Ainsi, présente simultanément en plusieurs lieux, à la fois dedans et dehors, cette femme jouit d'une sorte d'ubiquité, puisqu'elle peut passer d'un espace à un autre, d'un monde à un autre. Elle peut peut-être nous aider à le faire nous aussi...
C'est maintenant le moment de nous souvenir du titre que Carole a donné à ce tableau si riche : ?p??? ???at?? ! Dans la mythologie grecque, Thanatos, dieu de la mort et Hypnos, dieu du sommeil, par ailleurs fils de Nyx (= la Nuit), étaient jumeaux ; Hypnos tenait à la main des fleurs de pavot, qui procuraient des rêves agréables.
Symbole de deux passages aussi : de la veille au sommeil, de la vie à la mort (un autre long sommeil...) ... et l'inverse, si nous nous rappelons la présence du phénix !
Enfin, comment ne pas s'arrêter un instant au ???t? sea?t??, la célèbre phrase, à l'impératif, « Connais-toi toi-même » de Socrate ?
Qu'en penser ? Pourquoi ce conseil (ou ce mandement) de se connaître soi-même ? Dans quel but ? Pour soi-même ? Egalement pour les autres ? N'est-ce pas également une formule qui appelle à l'éveil ?
Cette phrase, écrite en lettres d'or et soulignée de trois traits horizontaux également dorés qui en accentuent l'importance, est placée à la façon d'un titulus antique au-dessus de la tête du personnage central, comme si elle présidait tout le tableau. Rappelons que l'on pouvait lire sur le fronton du temple d'Apollon à Delphes une formule plus complète :
« Connais-toi toi même, et tu connaîtras l'univers et les dieux ».
De son côté, Protagoras, un disciple d'Héraclite, avait déclaré : « L'homme est la mesure de toute chose ».
Donc, se connaître soi-même aiderait paradoxalement à découvrir autrui, à aller au-delà de sa propre personne, à s'éveiller enfin ?

Il y aurait encore mille choses à dire sur un tableau aussi riche, aussi dense, très représentatif, me semble-t-il, d'une œuvre elle-même fondamentalement ouverte, à laquelle chacun peut appliquer sa propre grille de lecture et cela sans trahir l'artiste. Je crois au contraire que Carole aurait adoré cela, car même si nous avons trouvé en elle une personnalité riche, foisonnante et franchement hors du commun, elle se voulait surtout ouverte aux autres, à l'écoute et à la recherche de la petite once d'universel présent dans chacun de nous. Un dernier propos, une phrase de Carole aussi :

« Le tableau comporte six portes, la septième est le spectateur. »

Anita SCHOONHEERE, septembre 2008.