blason Carole Dekeijser Artiste-Peintre et Philosophe

Sitemap
Carole Dekeijser - Expositions - Acheter un tableau contemporain - Presse- Contact

 

Vous êtes ici : : Carole Dekeijser » Témoignages » Watermael 2008 : intervention de Mr. Alberto BARRERA y VIDAL

Watermael 2008 : intervention de Mr. Alberto BARRERA y VIDAL

Carole DEKEIJSER, peintre-philosophe
Une méditation sur la beauté

 En guise de prologue


Je dois avouer que lorsque Michel EVRARD-THØELEN m'a demandé de présenter son épouse Carole DEKEIJSER en tant que peintre-philosophe, immédiatement, j'ai été conquis par cette idée et convaincu de son bien-fondé. Toutefois, j'ai bien vite ressenti l'immensité du défi qui m'était ainsi lancé. A quel titre en effet évoquer ou encore interpréter la philosophie de Carole, philosophie que je percevais de façon intuitive plus que je ne l'analysais rationnellement ? Le risque n'était-il pas de vous imposer un portrait biaisé, déformé, falsifié, bref, de trahir Carole ?

 

Heureusement, je me suis vu conforté dans mes quelques intuitions par la lecture du très beau livre de François CHENG : Cinq méditations sur la beauté, Paris, 2006, un ouvrage qui semblait être écrit tout exprès pour Carole et dont la lecture éclairante m'a permis par ailleurs de mieux entrer dans son œuvre. Je me permettrai donc de citer fréquemment François CHENG pour commenter certains aspects de la personnalité et de la démarche artistique et philosophique de Carole DEKEIJSER.

 

Sauver le monde ?


Mais tout d'abord, je voudrais partir d'une surprenante question que se pose Carole :


« Comment et sur quoi puis-je agir « pour sauver le monde » ? »


Sauver le monde, alors que Carole est une femme-peintre, une artiste ?

La réponse à une telle interrogation semble se trouver dans l'Idiot, un roman écrit en 1868 dans lequel Fiodor Mikhaïlovitch DOSTOÏEVSKI fait dire au prince MYCHKINE :
« La beauté sauvera le monde ».


C'est cette phrase mystérieuse, que j'ai déjà citée lors des funérailles de Carole, qui cette fois servira d'exergue à ma réflexion.

 

Les mots ne sont jamais innocents ; prenons-y bien garde. Tout le monde dit : « L'art est création ». Cette phrase, répétée tant de fois au point qu'elle en est devenue presque banale, n'en recèle pas moins une profonde vérité : à l'instar de Dieu, qui dans le texte inaugural de la Bible, se manifeste par son acte créateur (Bereshit bara Elohim Ete ha-chamayim ve-ete ha-arets = « Au commencement, Dieu créa le ciel et la terre »), l'artiste est un créateur, un « poète » (littéralement, celui qui fait, qui crée, du grec ποιεῖν, qui signifie justement « faire, créer »).

 

En somme, l'artiste véritable est une sorte de « démiurge », un être créateur et organisateur non pas du monde, mais d'un monde :
« L'art authentique est en soi une conquête de l'esprit ; il élève l'homme à la dignité du Créateur... »

(François CHENG, Cinq méditations sur la beauté, p. 121)


Par rapport au créateur de beauté (et je vais aujourd'hui vous parler de Carole DEKEIJSER, qui fut créatrice de beauté par excellence), l'observateur, qui se trouve face à ces créations de beauté et qui s'efforce de les apprécier, doit se montrer particulièrement modeste, car loin de toute « perception confusionnelle », attitude que Carole abhorre par-dessus tout, ses réflexions doivent non pas trahir l'œuvre ainsi observée, mais se mettre à son service, afin de la mettre en valeur.


Et là, tout à coup, une première évidence s'impose à nous, dans sa clarté aveuglante : un tableau de Carole se mérite. Sa peinture ne se livre pas tout de suite, en tout cas pas totalement et sa compréhension exige à tout le moins un effort d'attention et de perspicacité de la part du spectateur.

 

C'est que chaque œuvre de Carole contient un message, non pas crypté (c'est-à-dire destiné à exclure les non initiés), mais codé, comme tout langage ; la peinture est en effet un langage.


Pour cela, différentes approches s'offrent à l'observateur, et elles sont également valables, pourvu qu'elles soient adéquates à l'objet étudié. Les cheminements de la pensée sont bien mystérieux. Qui dira, de l'induction ou de la déduction, quelle est la forme de raisonnement la plus efficace ?
Aujourd'hui, je ferai appel à la démarche dite « méthode du cercle herméneutique », due à un philologue autrichien, Leo SPITZER et dont je me suis fréquemment inspiré dans mes études philologiques. Selon cette méthode, « la tâche du critique implique une activité de construction consubstantielle au déploiement essentiel de l'objet. »

(Encyclopédie Universalis)


Lorsque l'on tente d'analyser un artiste, qu'il s'agisse d'un peintre, d'un sculpteur, d'un musicien ou d'un auteur littéraire, il est essentiel d'entrer dans son œuvre, son activité créatrice, de s'imprégner sans relâche des différents aspects de celle-ci comme par exemple ses traits formels, mais surtout d'aller plus avant jusqu'à atteindre ce que Leo SPITZER appelait « das geistige Etymon » (et que l'on pourrait traduire par : « le radical spirituel »).

En effet, l'automaticité, la rigidité et la banalité ne suffisent pas aux besoins d'expression d'une forte personnalité, l'œuvre d'art est toujours unique et possède dans toutes ses manifestations une cohérence interne qui n'appartient qu'à elle. Selon SPITZER, il existe effectivement un faisceau de relations entre l'œuvre et l'esprit de son auteur. Le critique (personnellement, je préférerais le terme de commentateur) quant à lui doit remonter à la racine de tous ces procédés artistiques, à savoir l'esprit et même l'âme de l'artiste. De ce fait, outre diverses compétences que j'appellerai « techniques » (linguistiques, culturelles, historiques, en matière d'art, etc.), l'observateur a absolument besoin de cette qualité qui ne s'apprend pas : l'empathie, soit la faculté de comprendre sans nul a priori les sentiments et les émotions de l'auteur. Carole d'ailleurs m'y incite expressément lorsqu'elle écrit :
« Je voudrais que l'on regarde mes tableaux sans état d'âme, l'esprit vide et ouvert à la proposition. C'est la seule façon d'en concrétiser l'écriture. »
Comme nous pouvons le voir, elle utilise elle-même le terme d'« écriture » pour parler de ses tableaux ! Je suis donc sur la bonne voie et je m'y sens encouragé par cette phrase de Carole.

 

Un peu plus loin, elle nous donne cependant une clé en insistant en termes imagés sur la nécessité d'avancer sur deux jambes, sans unilatéralisme : par l'analytique (=la rationalité) et par le ressenti (= l'affectivité).
Que dire de plus, sinon qu'une telle démarche dépasse évidemment le cadre de la seule érudition et qu'il ne saurait s'agir ici de disserter doctement sur les différents aspects techniques de la peinture de Carole, même si je n'ignore pas tout le soin que Carole n'a cessé d'apporter à la réalisation de chacun de ses tableaux. A l'exemple de Jean-Claude CARRIERE, je dirais volontiers :
« J'ai banni l'érudition, qui voudrait tant cataloguer le vent. »

(Le cercle des menteurs. Contes philosophiques du monde entier,
Paris, 1998, p. 21)

 

Peintures et textes, deux langages complémentaires


Jusqu'ici je n'ai évoqué que la peinture de Carole, mais peut-on dans son cas se limiter à ses seuls tableaux et dessins ? Evidemment pas, car elle nous a aussi laissé des écrits, des textes qui en outre se réfèrent explicitement à son art pictural. Elle affirme d'ailleurs « l'universalité des codes » et nous invite à « lire » les tableaux tout comme nous lisons ses textes :
« ... mon principal souci est d'obtenir des tableaux lisibles... »
Ecrire et peindre étant chez elle deux activités intimement liées l'une à l'autre, il y aura donc une double lecture, iconique d'une part, textuelle d'autre part.
En ce qui concerne sa peinture, je ne nie pas la part, toujours impondérable, d'improvisation et d'affectivité qu'elle peut éventuellement contenir, mais je n'en constate pas moins que ses tableaux sont dans leur réalisation toujours planifiés, réfléchis, en un mot : pensés, ce qui explique également le long temps de gestation exigé par chacun d'eux.
En résumé, mon corpus (ensemble des documents, picturaux ou non, légués par Carole) devra donc être mixte, en incluant la partie visuelle et la partie textuelle.
Pour cette dernière, le corpus sera constitué des textes épars, pieusement collationnés par son époux, Michel EVRARD-THØELEN. Ici, l'observateur ne peut s'empêcher de songer aux Pensées de Blaise PASCAL, œuvre posthume restée à l'état d'ébauche contenant des notes qu'il destinait à l'élaboration d'une Apologie de la religion chrétienne. Les textes de Carole se prêteraient admirablement à un tel travail d'édition...
Mais un troisième facteur vient s'ajouter aux deux premiers, je veux parler ici de la vie de Carole, une vie tronquée certes par la maladie et la mort, mais qui n'en fut pas moins, à bien des égards, l'expression de sa volonté de perfection. Quelques éléments biographiques apporteront leur éclairage aux tableaux et aux textes du corpus.
Ainsi, je lisais dernièrement que Carole DEKEIJSER, artiste inclassable, hors du commun, avait commencé sa carrière professionnelle - je cite - « comme dessinatrice scientifique » dans le Service de recherche médicale du professeur Stanislas HAUMONT, de l'UCL et qu'elle avait illustré de nombreux ouvrages scientifiques avant de participer en tant qu'illustratrice scientifique à toutes les grandes manifestations scientifiques de l'Institut Royal des Sciences Naturelles. Cependant, c'est surtout en tant qu'artiste peintre qu'elle s'est fait un nom. Comment concilier ces deux données, apparemment contradictoires : art est sciences « dures » ? Cela m'a rappelé alors ARISTOTE, pour qui l'art est une imitation de la beauté, vue comme l'aspect formel et idéal de la réalité sensible ; dans sa Métaphysique, il en fournit la définition suivante :
« ... la beauté réside dans l'étendue et dans l'ordre... »
et encore :
« Les formes les plus hautes du beau sont l'ordre, la symétrie, le défini, et c'est là surtout ce que font apparaître les sciences mathématiques. »
Ainsi, art et sciences s'unissent pour produire une harmonie qui s'exprime dans des proportions justes, une définition qui semble faite exprès pour qualifier l'art pictural de Carole.

Carole, peintre-philosophe

Je viens d'évoquer un philosophe majeur de l'Antiquité et sa définition du beau, ce qui m'amène tout naturellement à une formule qui a été appliquée à Carole : en effet, à maintes reprises, Carole a été qualifiée par le public de peintre-philosophe, de peintre et philosophe, voire simplement de philosophe. De ces appellations, la plus significative me paraît être sans doute celle de « peintre-philosophe », dans laquelle le trait d'union entre les deux éléments constitutifs, même s'il est inhabituel, prend tout son sens : en effet, à la façon des fameux peintres-lettrés chinois (et l'on connaît l'intérêt qu'elle a toujours porté au monde extrême-oriental), Carole se sert aussi bien de son pinceau que de sa plume pour réfléchir sur les choses de la vie, en unissant le monde sensible et le monde des idées.
Ce faisant, il n'est pas sans intérêt de rappeler ici que le philosophe allemand Friedrich Wilhelm Joseph von SCHELLING, dans son ouvrage System des transzendentalen Idealismus (Système de l'idéalisme transcendantal, 1800) mettait

« ... la vraie création artistique à la place suprême, au-dessus même de la pure spéculation philosophique. »
(Cinq méditations sur la beauté, p. 132)

 

Carole, peintre-philosophe : cette désignation nous interpelle et mérite que l'on s'y arrête. Peintre, bien sûr, mais aussi, et en même temps, philosophe.
Une question préliminaire, qui me semble primordiale, doit être abordée ici :
que faut-il entendre par « philosophie » ?
Ce n'est qu'après que l'on pourra aborder la question subsidiaire :
comment s'exprime la philosophie chez Carole ?

Que faut-il entendre par « philosophie » ?

On attribue généralement la création de ce mot à SOCRATE lui-même qui, loin de se déclarer « sage », préférait se dire modestement « philosophe », celui qui aime la sagesse. De par son étymologie, le mot « philosophie » (du grec ancien φιλοσοφία, composé de φιλεῖν, « aimer » et σοφία, « la sagesse, le savoir »), signifie littéralement « l'amour de la sagesse ». Mais peut-on imaginer l'amour d'un objet sans qu'il y ait recherche de celui-ci, sans que l'on s'y consacre ?
La philosophie est une activité éminemment humaine. Et cette constatation nous rappelle l'admirable phrase de TERENCE (Publius Terentius Afer, poète comique latin d'origine berbère né à Carthage vers 190 av. JC et mort en 159) :

« Homo sum, et humani nihil a me alienum puto » (Je suis homme, et rien de ce qui touche un homme ne m'est étranger). Cette phrase, qui se trouve dans la pièce Heautontimoroumenos, soit L'Homme qui se punit lui-même, acte I, scène 1 et fit l'admiration de Saint Augustin, deviendra le leitmotiv de l'humanisme occidental. Un leitmotiv qui pourrait parfaitement résumer la pensée de Carole.

Penser autrement

Mis à part les écoles dites matérialistes, la réflexion philosophique n'exclut nullement la transcendance, bien au contraire, mais à la différence des religions révélées dont la révélation de Dieu à Moïse est le modèle fondateur, la philosophie part toujours de l'homme et des questions qu'il se pose ; c'est aussi en cela que Carole mérite pleinement le qualificatif de « philosophe ». Son mouvement de pensée, profondément humaniste, va vers le haut et recherche les hauteurs sans oublier notre humaine condition.
« Penser autrement », telle est en effet la fière devise qui figure sur les armes de Carole. Tout un programme ! L'affirmation du droit à l'originalité, je dirais même, du devoir d'originalité.
Mon compatriote, le fameux architecte catalan Antonio GAUDÍ aimait remarquer que « ... l'originalité se trouve dans un retour aux origines » (« La originalidad es la vuelta a los orígenes »). Carole nous ramène aussi à nos origines : c'est ainsi qu'elle a retrouvé intuitivement, comme si cela coulait de source, les comportements ainsi que les questionnements des grands philosophes.
Ainsi, il convient de constater qu'à l'instar de PLATON qui en 387 av. J.C. avait fondé la première école de philosophie au monde, l'Académie, du Lycée d'ARISTOTE (335) ou encore du Jardin d'EPICURE fondé en 306, Carole va créer des cours à Celles (les Ateliers Mosans de Celles), afin, comme elle l'écrit elle-même, de « susciter la réflexion » au sein d'une petite communauté de disciples fidèles. Ici, ce mot de « disciples » retrouve toute sa dimension et l'on pourrait appliquer à ces activités de partage la belle formule de François CHENG :
« Nées du partage, ces méditations sont ici offertes au partage d'un plus grand nombre, pour que vive l'étincelle de beauté qu'elles auront allumée. »
(Cinq méditations sur la beauté, p. 10)
Dans ces ateliers se mêlaient harmonieusement leçons de dessin /peinture et « philosophie de vie » et surtout, dialogue, échanges, car Carole est aux antipodes du personnage mythique de Narcisse, dont Jean-Claude CARRIERE disait :

« Narcisse, qui ne pense qu'à lui-même, ne peut ni inventer, ni raconter. Il est perdu dans son reflet muet. »
(Le cercle des menteurs. Contes philosophiques du monde entier, op. cit., p. 8)

 

D'une certaine façon, elle pratiquait avec ses élèves l'art de la maïeutique (du grec μαιευτικη) chère à Socrate, dont la mère était sage-femme : il s'agissait, par analogie avec l'accouchement, d'une technique du dialogue consistant à interroger une personne de façon à lui faire exprimer (=accoucher) des connaissances qui étaient déjà en elle, mais qu'elle n'aurait pas conceptualisées sans cela. En somme, le philosophe faisait accoucher les esprits, tout comme sa mère faisait accoucher les enfants.

 

Autodidacte, Carole a certes beaucoup lu, mais sa culture n'a rien d'académique et encore moins de livresque. Sa philosophie ne recherche pas à établir de grandes théories, car elle a pour ambition d'apprendre à vivre, d'apprendre à être et non à avoir.

Le beau, le vrai, le bien
Comme le rappelle Jean-Claude CARRIERE, déjà cité plus haut :

« ... la beauté est évidemment philosophique, avant toute autre qualité. » (op. cit., p. 15)

Toujours dans la lignée de PLATON, le programme de Carole va être d'aimer le beau, de vouloir le bien et d'atteindre le vrai.
Ainsi, à propos de la recherche de la vérité, on notera le soin qu'elle apporte à lutter contre ce qu'elle appelle l'amalgame si fréquent (qu'elle qualifie aussi de triomphe du « n'importe quoi »), entre « force et dureté, fierté et mépris, puissance et laideur, distance et froideur, sensualité et provocation, autonomie et indépendance » ... Parler vrai, c'est déjà agir juste.
Et cela mène logiquement à la recherche du bien. Dans son œuvre picturale et ses textes, Carole poursuit la quête du bien, du beau et du vrai. Il est vrai que chez elle l'esthétique rejoint l'éthique. C'est que :

« ...face au règne quasi général du cynisme, l'esthétique ne peut atteindre le fond d'elle-même qu'en se laissant subvertir par l'éthique. »
(Cinq méditations sur la beauté, p. 8)

 

Ces trois valeurs que sont le beau, le bien et le vrai dans le monde des Idées platoniciennes sont chez elle si intimement liées qu'elles n'en font plus qu'une, comme le suggérait si bien l'expression grecque καλός κάγαθός, forme abrégée de καλός και άγαθός, qui signifie littéralement « beau et bon » (à la fois).
En effet, comme le rappelle si bien François CHENG :
« Une beauté qui ne serait pas fondée sur le bien est-elle encore « belle » ? »
(Cinq méditations sur la beauté, p. 14)
Cette interrogation pose la question de la vraie beauté :
« ... la vraie beauté est celle qui va dans le sens de la Voie, étant entendu que la Voie n'est autre que l'irrésistible marche vers la vie ouverte, un principe de vie qui maintient ouvertes toutes ses promesses. »
(Cinq méditations sur la beauté, p. 36)
Ainsi, l'œuvre de Carole, consacrée à la beauté, une valeur sans laquelle la vie ne vaudrait pas vraiment la peine d'être vécue, est également placée au service du bien et du vrai : c'est par là qu'elle parvient à sa plénitude.

Ses principaux thèmes

En peignant, Carole utilise un instrument, son pinceau, ainsi que divers matériaux : c'est en somme la matière transfigurée, spiritualisée par l'alchimie - par la grâce, pourrait-on dire - de sa peinture, car comme l'écrit Novalis : « Tout visible est un invisible élevé à l'état de mystère. »
L'art est en effet communication, comme l'écrit Carole :
« ... l'art [...] est le seul qui permette de transmettre sans trahir une intuition d'ordre métaphysique ou autre. »
Dans l'art pictural, tel qu'elle le conçoit, il y a toujours la volonté de transmettre un message.
Mais alors, quels sont les principaux thèmes abordés par Carole dans son œuvre et ses réflexions ? En voici un florilège qui n'a rien d'exhaustif et pour lequel je revendique le droit à la subjectivité :

La femme

La femme représente un de ses sujets de prédilection et l'on ne peut s'empêcher d'admirer profondément ces multiples portraits de femmes, si diverses, mais le plus souvent hiératiques, qu'elle nous offre dans ses tableaux ; selon ses propres mots, elles « semblent difficilement accessibles ». « Femmes fières... mais loin d'être hautaines. » Dans ses peintures, elle représente et considère la femme, complète et complexe, voire « difficile », loin de tout schéma qui serait réducteur, loin en particulier des seules apparences : « J'aime la femme qui ne cherche pas à paraître mais qui EST. », écrit-elle dans une de ses méditations. Quelle belle phrase, si profondément vraie !
Pour elle, la femme et l'homme ne sont limités en aucune manière par des attributions factices dans des rôles qui seraient prédéterminés par leur sexe.

La tolérance

Dans l'interprétation que Carole donne de ses propres tableaux, elle en propose une lecture, elle ne l'impose jamais, consciente de ce que la véritable œuvre d'art se prête à des lectures multiples, pas forcément exclusives ni contradictoires.

La liberté

A la suite de la philosophie existentialiste, elle affirme « l'obligation du choix, cadeau ambigu de notre condition d'hominidé » : l'homme et la femme ne sont pas préprogrammés, mais condamnés à être libres. De là découle aussi le droit à la différence, qui pour elle devient un devoir : surtout, ne pas se confondre avec la masse, éviter la banalité !

L'épanouissement personnel

C'est le thème de la réussite personnelle, qui pour elle est toujours éminemment d'ordre moral.

L'Utopie

Pour Carole, l'utopie est plus que jamais indispensable à l'homme. D'ailleurs : « L'impossible d'aujourd'hui est le possible de demain. Alors...à nos rêves ! » 

La (re)naissance spirituelle

Une seule phrase suffira à faire comprendre sa pensée sur ce point :
« Tout le monde naît, mais peu de gens naissent à eux-mêmes. »

La mort

Et pour finir, alors même que Carole n'est plus parmi nous, je me dois d'évoquer la façon dont elle a abordé ce sujet qui de nos jours représente le dernier tabou, le thème ultime dont on ne parle pas ou si peu : la mort.
Nous savons bien que notre condition de mortels rend les instants ici-bas d'autant plus précieux qu'ils sont appelés inexorablement à prendre fin. Carole a su rendre la fragilité et le caractère éphémère de toute beauté humaine et par là son caractère unique, exceptionnel, irremplaçable. Mais elle ne s'en tient pas à cette vision négative, car elle a la prescience de ce que la mort est aussi et peut-être avant tout un passage : « La mort, en tant que changement profond et irréversible, devient transition et non fin. Elle ouvre la porte à de possibles renaissances. »

En guise de conclusion ou plutôt d'ouverture

Conclure, c'est aboutir à un terme, fermer, mais ici, et pour demeurer fidèle à l'esprit de Carole, il s'agit plutôt d'ouvrir, car l'œuvre de Carole est une œuvre ouverte dans laquelle art pictural et textualité méditative se complètent et s'éclairent mutuellement : art visuel exprimé par des formes et des couleurs, art textuel s'exprimant par l'écriture, ces deux formes d'art étant profondément inscrites dans la vie de leur créatrice.
Un art subtil et raffiné qui va bien au-delà de la simple représentation, un art qui est avènement, révélation, promesse, un art qui nous invite, nous, modestes observateurs, à passer aussi de l'autre côté du miroir... grâce aussi à ce qui aux yeux de Carole est - je cite - « notre attribut majeur : l'imagination ».
Une pensée à la fois moderne, en ce qu'elle est en phase avec les questionnements de la société contemporaine (féminité, égalité des sexes, tolérance, etc.) et intemporelle par ses multiples références aux thèmes antiques, voire archaïques (Egypte ancienne, Orient immémorial, Antiquité classique).
Tournée vers l'avenir, mais n'oubliant pas les leçons du passé, d'où une double perspective que l'on retrouve comme en écho dans une phrase de François CHENG :

« ... chaque expérience de beauté rappelle un paradis perdu et appelle un paradis perdu. »
(Cinq méditations sur la beauté, p. 52)

 

Pensée populaire et proche des gens, mais aussi aristocratique dans le meilleur sens du terme : l'aristocratie signifiant en grec « gouvernement des meilleurs », n'est pas fondée sur la naissance comme la noblesse héréditaire, mais sur le mérite.
Une philosophie aux dimensions de l'homme - et de la femme, bien sûr-, une philosophie bienveillante, apaisée, sereine, centrée sur la beauté, une beauté qui ne va pas sans bonté, sans vérité, car Carole, qui cite à ce propos l'eugénisme nazi ou la recherche d'une race dite supérieure, est très consciente, comme elle l'écrit, de ce que « ...la recherche du « beau » a parfois engendré des dérapages intolérables ».

Il est vrai que
« Quand l'authenticité de la beauté est garantie par la bonté, on est dans l'état suprême de la vérité. »
(Cinq méditations sur la beauté, p. 75)
Quant à Carole, on pourrait la définir ainsi :
« ...l'artiste, quant à [elle], est toujours prêt[e] à endurer douleur et chagrin, privations et perditions, jusqu'à se laisser consumer par le feu de son acte, se laisser aspirer par l'espace de l'œuvre. [Elle] sait que la beauté, plus qu'une donnée, est le don suprême de la part de ce qui a été offert. Et que pour l'homme, plus qu'un acquis, elle sera toujours un défi, un pari. »
(Cinq méditations sur la beauté, p. 161)

Et nous, dans tout cela ?

Que nous ayons eu le privilège d'être ses disciples ou non, que gardons-nous de son héritage ? Il est vrai, comme le rappelait si bien Michel EVRARD-THØELEN, que la pensée de Carole ne nous appartient pas. Mais en partant de ce monde-ci vers un autre monde, que le croyant ou plutôt le voyant, qui possède le troisième œil, cet « œil de sapience » dont parlent les bouddhistes, perçoit empli de lumière, elle nous a légué son œuvre et ses méditations. Pures fulgurances, lumineuses visions, qui se transforment en évidences incontournables.
Terminons avec François CHENG :

« Tout le monde n'est pas artiste, mais chacun peut avoir son propre être transformé, transfiguré par la rencontre avec la beauté, tant il est vrai que la beauté suscite la beauté, augmente la beauté, élève la beauté. »
(Cinq méditations sur la beauté, p. 98)

 

Merci, Carole. Par toi, nous avons rencontré la beauté.

 

Alberto BARRERA y VIDAL, septembre 2008.